Morceaux choisis par Le Blaireau


S’il n’y avait cette jeune fille à cette table – elle a un nom qui lui évoque la brise dans les feuillages, chère Lily Hermifrage- ; Dieu qu’elle le rend bête ! « Une brise dans les feuillages », et puis quoi encore-, il prendrait ses cliques et ses claques. Cependant, il n’a pour elle aucun désir, juste l’envie, voire le besoin, de s’étendre contre elle, dans une chambre anonyme, pour lui parler à mots feutrés, et pour le plaisir que procure le fait de s’endormir, par degrés, au rythme du souffle de l’autre. Ils ignorent qu’ils se fréquenteront tout au long de leur vie.

 

Daniel Arsand « Lily »

  

   Elle s’était redressée. J’avais passé mon bras derrière elle, et elle était appuyée contre moi, et nous étions très calmes. Elle me regardait dans les yeux, avec cette manière à elle de regarder qui vous faisait douter si elle voyait vraiment avec ses propres yeux. Et ces yeux continueraient à regarder après que tous les yeux du monde auraient cessé de regarder. Elle regardait comme s’il n’y avait rien au monde qu’elle n’eût osé regarder comme ça, et, en réalité, elle avait peur de tant de choses !

-       Est-ce que nous ne pouvons rien, vraiment ? dis-je.

-       Je ne sais pas, dit-elle. Je ne veux pas repasser par cet enfer.

-       Alors, il vaudrait mieux ne plus se revoir.

-       Mais, mon chéri, j’ai besoin de te voir. Il n’y a pas que ça, tu le sais bien.

-       C’est vrai, mais ça finit toujours par là.

-       C’est de ma faute. Est-ce qu’il ne faut pas toujours payer pour tout ce qu’on a fait ?

   Elle n’avait pas cessé de me regarder dans les yeux. Ses yeux avaient des profondeurs différentes. Parfois ils semblaient parfaitement plats. Pour le moment, je pouvais y plonger jusqu’au fond.

 

Ernest Hemingway « Le soleil se lève aussi »

  

Côte à côte, ils s’élançaient dans les rues, savourant toute chose dans le style qui était alors celui de leur première amitié et qui, plus tard, deviendrait tellement plus désolé, objectif, morne. Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seuls gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareil aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait : « Aaaah ! ».

 

Jack .Kerouac « Sur la route »

 

Il y a des moments intenses où seule une présence suffit et on ne sait pas pourquoi quelque chose de puissant et parfois de déterminant se produit. On ne peut le nommer. Seule l’émotion le trahit pour des raisons obscures et on s’en trouve chargé et heureux comme un enfant qu’une joie transporte dans un monde merveilleux. Pour ma part je ne pensais pas un jour arriver à cet état ou le corps et les sentiments flottaient et m’emportaient vers des cimes d’air pur. Un vent descendu d’une haute montagne passait sur mes pensées. Plus rien n’était confus. J’étais en paix avec moi-même et cela je ne l’avais peut-être jamais connu.

 

Tahar Ben Jelloun «  La nuit sacrée »

 

Or voici qu’elle était à ma portée, vive et brûlante et plus nue qu’une eau de cascade, et voici que j’étais vivant.

 

Guy Goffette « Elle, par bonheur, et toujours nue »

 

Chut ! Si nous faisons du bruit le temps va recommencer

 

                               Paul Claudel

 

 

Mais nous sommes pauvres et petits. Derrière le trou de nos pupilles, il y a quelqu’un toujours qui dit je et que nous ne connaissons pas. Quelqu’un qui regarde et qui chante, mais nous ne voulons pas l’entendre. Aussi, les poètes continuent-ils de crier dans le désert et les peintres de parler pour les sourds qui les entendent comme personne dans leur langue, tandis que nous nous obstinons à interroger avec l’intelligence au lieu d’écouter avec tous nos sens et de recevoir avec le cœur qui adhère et se tait.

 

Guy Goffette « Elle, par bonheur, et toujours nue »

 
 

Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions chères au démagogue.

J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

 

Jorge Luis Borges « Le livre de sable »


On est de son enfance comme on est d’un pays

 

Antoine de Saint-Exupéry « Le Petit Prince »

 

 

Le tour du monde était un bien pauvre voyage

A coté du voyage que je fais avec toi

Chaque jour je t’adore et mieux et d’avantage

Où tu vis, c’est mon toit

 

Jean Cocteau « Plain – Chant »

 

 

 Il y a quelque chose de singulièrement morbide dans la sympathie de notre époque pour la douleur. C’est à l’éclat, à la beauté, à l’ivresse de la vie qu’on devrait s’attacher.

 

Oscar Wilde « Le Portrait de Dorian Gray »

 

 

La coutume sauvage de la mutilation a son prolongement tragique dans ce renoncement personnel qui désenchante notre vie.

 

Oscar Wilde « Le Portrait de Dorian Gray »

 

 

Alors, bon… Je suis un peu vieux maintenant, je faiblis, j’ai envie d’être heureux avant de mourir. Alors, je pense que je retournerai en Russie.

 

Michel Houellebecq « Ennemis publics »

 

 

Aimer l’Homme et haïr l’homme

Patrick Declerck « Socrate dans la nuit »

 

 

Vieil homme, lève toi à l’aube et considère

Là-bas, ce jeune enfant qui chasse la poussière

Donne lui des conseils, dis lui de balayer

Doucement ce qu’il reste des rois de la terre

 

 

De tous les voyageurs qui ont pris cette route

Qui donc est revenu, a rebroussé chemin

Prends garde de laisser peines d’amour en route

Car tu ne reviendras jamais ici, demain

 

 

Je suis ivre du vin des Mages, et bien tant pis !

Et je suis amoureux d’une Idole, tant pis !

Chacun est prisonnier de ce qu’il imagine

Mais moi, du mois, je sais ce que je suis ; tant pis !

 

Omar Kayyam « Kobyas »

 

 

 

Je vais partir. J’ai encore des lieux à découvrir, j’allais dire à voir, mais non ! je n’ai rien à voir, je dois seulement me poser la question « Qu’est ce que je fous là ?... »

J’ai le pressentiment que quelque chose ne sera plus comme avant. C’est peut-être là la vraie définition de l’errance, de sa quête, avec sa solitude et sa peur. C’est le désir que je cherchais, la pureté, la remise en cause, pour aller plus loin, au centre des choses, pour faire le vide autour de moi. Je me dois de me laver la tête…pour rencontrer le centre d’une nouvelle image, ni trop humaine, ni trop contemplative, où le moi est aspiré par les lieux quand le lieu n’est pas spectacle, ni surtout obstacle. Il me faut vivre cette quête qui est la mienne… Elle arrive à un moment, ni bon, ni mauvais, elle est nécessaire… Pour être juste, cette errance est forcément initiatique… mon regard va changer…Cette quête devient la quête du moi acceptable.

Je suis enfin libéré, j’avance vers autre chose, et l’errance est le passage. Je vais vers mes désirs comme un automate, sans états d’âme, heureux d’être enfin dans le présent.

Je me pose une dernière question : est ce que l’errant à le droit à l’imaginaire, ou est il condamné au réel ? Aurai-je le droit de rêver ?!!

Alors, je veux l’intelligence, la douceur, la beauté.

Je refuse le renoncement, comme je revendique le droit au passage, le droit d’aimer, par pensée, par image. Cette femme rêvée, comme l’image fantôme que l’on découvre sur un négatif pour la première fois, lumière passagère, jamais vue, jamais imaginée.

Elle sera tendre et sensuelle, elle me servira de guide, je ne vais plus souffrir les jours de colère, les jours de tristesse. Elle va m’apprendre à être heureux, à partager les hautes lumières, les arrêts dans les bars, à sortir de mon égoïsme. C’est la grâce et l’élégance qui vont m’accompagner, quelque chose de très profond, ancré dans le temps, qui vient de loin, de la connaissance, de la tolérance, de la générosité, de la mémoire. Elle est ma rencontre demandée par l’errance. Car l’errance veut des rencontres. Je n’ai pas le droit d’être seul trop longtemps.

Est-ce de la lâcheté par rapport à ma solitude de continuer à fantasmer sur ce guide imaginaire ? Je suis prêt à l’écouter, à l’aimer.

 

Aujourd’hui, je suis prêt à partir.

 

Raymond Depardon « Errances »